Membre de FUTURécole, Philippe Favre vient de publier un livre
Ecole à la dérive ? Cap sur les solutions
Jeune retraité de l’enseignement, Philippe Favre vient de publier un livre qui tire les leçons d’une carrière vouée à l’éducation. Ses constats : malgré une sentiment global de satisfaction hérité du passé, l’école d’aujourd’hui présente des signes plutôt inquiétants. A preuve :
• La phobie scolaire touche 3 à 5 % des enfants.
• Le nombre d’enfants déscolarisé a doublé entre 2023 et 2024.
• Près de 30 000 Valaisans souffrent d’illettrisme, soit 15 % de la population.
• 10 % des jeunes romands sont en rupture de formation (chiffres de 2023).
Et ce ne sont que les premiers avis de tempête, estime l’auteur. Bien que solide, le navire part à la dérive. Le livre de Philippe Favre propose des solutions, pour la plupart de bon sens, mais pas forcément onéreuses pour corriger le cap.
Diminution des redoublement dans les classes à deux degrés
Pour Philippe Favre, le constat est clair : dans les classes à deux degrés ou celles où l’enseignant suit ses élèves sur deux ans, le nombre de redoublement chute drastiquement. Comment peut-on expliquer cette chute ?
Les raisons tiennent aux caractéristiques et dispositifs qui se mettent en place dans ces classes : la répartition des apprentissages fondamentaux sur deux ans, le recours au tutorat, l’organisation du travail en ateliers favorisant l’autonomie, la pédagogie de projet qui développe l’initiative personnelle et la collaboration entre pairs, sans oublier une meilleure connaissance des élèves et de leurs parents, analyse l’auteur.
La maîtrise de sa classe
La perte de l’autorité est un phénomène qui touche l’ensemble de la société, On peut le regretter mais l’histoire ne fait pas marche arrière. On peut toutefois remplacer l’autorité de pouvoir par une autorité de compétences, estime Philippe Favre. Cela suppose d’abord une autorité sur la matière, assortie d’une autorité quant à la manière d’enseigner.
Or que voit-on ?, demande Philippe Favre : de jeunes enseignants engagés à temps partiel, le matin dans une classe, l’après-midi dans une autre, voire dans un autre établissement, et le soir en séance de réseau pour discuter d’élèves qu’ils ne connaissent qu’à moitié…
Disposer d’enseignants flexibles et interchangeables est pratique pour les directions, mais ce que nous avons gagné administrativement, ne l’a-t-on pas perdu pédagogiquement ?, s’interroge le praticien désormais retraité.
Pour redresser cette tendance, l’auteur ne préconise pas une réforme à la française qui procède du haut vers le bas, mais au contraire, il suggère une vingtaine d’ajustements qui commencent sur le terrain. Pour résumer en trois points-clé :
• Il est temps de rétablir, au sein de l’école, le réel esprit entrepreneurial qui est par ailleurs toujours présent dans certaines classes. Car c’est là, en prise directe avec les nouvelles générations, que se développe l’ingénierie pédagogique.
• Les centres scolaires devraient fonctionner à la manière d’une mini-entreprise.
• Enfin, l’évaluation scolaire doit se mettre à la page.
Ces ajustements doivent être relayés et soutenus à tous les niveaux, plaide Philippe Favre, à commencer par le politique dont certaines déclarations forcent l’optimisme. Ainsi, Frédéric Borloz déclarait en octobre 2024 : « C’est à nous de les écouter, d’écouter les gens du terrain pour essayer d’adapter le système. »
L’évaluation par objectifs : passer d’une logique de compensation à une logique de régulation
C’est ce qui ressort de trente années d’évaluation par objectifs pratiquée à l’école de Planzette, explique l’ancien enseignant de ce centre scolaire. Au lieu de rattraper une mauvaise note en étude de texte par un bon test en conjugaison (logique de compensation), l’évaluation par objectifs incite et valorise le retour sur erreur et l’amélioration des points faibles.
Et Philippe Fravre de se demander : comment on a pu arriver à ce constat posé par Pisa en 2015 : 25% des jeunes de quinze ans ne sont pas capables de chercher des informations simples dans un texte court. Dans une école qui évalue par objectifs, l’élève qui présente des difficultés en lecture sera amené à les surmonter sans délai. Ce qui écarte le risque de voir des enfants terminer leur 8e année sans savoir lire.
Une autre logique
Un autre renversement spectaculaire de l’évaluation par objectifs se joue sur la prise de contrôle par l’élève des buts qu’il s’assigne. Il pourra se focaliser sur le ou les objectifs où il veut montrer son savoir-faire récemment acquis. Même si les erreurs sont soulignées de rouge, l’enseignant va porter son attention sur ce qui est juste ! Et il valide pour l’élève le fait qu’il a atteint l’un des buts visés, rappelle l’auteur.
La réussite, même petite, déploie un effet mesurable sur la motivation, car le succès est à la fois le moteur et le carburant de l’apprentissage. A condition que le système d’évaluation valorise le progrès qu’on vient d’accomplir plutôt que pénaliser une moyenne de fin d’année au motif d’une contre-performance au premier semestre.
Si le témoignage d’enseignants, chiffres à l’appui, ne convainc pas, on peut se tourner vers des spécialistes de la réussite unanimement reconnus, suggère l’auteur. Les extraits d’interview de Roger Federer, de Lionel Messi ou de Stan Wawrinka sont éloquents à ce sujet : » Se fixer des objectifs, se servir de ses erreurs pour avancer, pas à pas, à son rythme. »
Tirer profit de l’apport de la technologie
Par tradition, l’évaluation scolaire intervient au terme de séquences d’apprentissage qui peuvent s’étaler sur des jours, des semaines, voire des mois. Dans la réalité, les enseignants ne cessent d’observer qui, parmi leurs élèves, sait faire des hypothèses au moment où il y a lieu d’en faire, qui se pose les bonnes questions, qui opère des liens entre les matières, qui parvient à exprimer et synthétiser les nouvelles connaissances.
Ces informations sont tout aussi valides que des tests auxquels on ajoute des items pour vérifier ces compétences, parfois d’ailleurs de manière assez artificielle, assure Philippe Favre. L’évaluation au cœur de l’apprentissage constitue donc un gain de temps appréciable.
La technologie permet aujourd’hui d’interroger tous ses élèves simultanément tout au long d’un cours et d’obtenir ainsi un feed-back immédiat, qui constitue un véritable outil de pilotage. Au surplus, cette évaluation simple qui ne fait que vérifier précisément ce que ses élèves savent faire ou non, permet d’établir des bilans qui satisfont aux trois finalités attendues : formative, sommative et pronostique, détaillle l’auteur.
Reconsidérer le rapport avec les parents
Au fil des années, l’auteur a commencé à s’intéresser à ce moment magique (qui arrive parfois) où tout semble soudain aller mieux pour un élève. En interrogeant ses parents lors des entrevues, Philippe Favre a dressé un catalogue de profils d’élèves avec, pour chacun, l’ensemble des décisions et des aménagements imaginés par les parents concernés et qui ont conduit à une amélioration significative.
Ceci constitue l’un des éléments de réponse au retour d’une autorité de compétences, juge Philippe Favre. Désormais au lieu de convoquer des parents pour leur annoncer que leur enfant est en échec et qu’il faut donc qu’il se mette au travail, l’enseignant peut indiquer aux parents ce que d’autres avant eux ont mis en place dans une situation similaire pour sortir de l’impasse. Non seulement ce mode de communication est mieux accepté, mais il augmente les chances de succès.
Un défi pour l’avenir : la disparition du consensus éducatif dans notre société ?
L’actualité toute récente a montré une professeure de philosophie qui donne un cours de méditation et qui est adorée par ces élèves et, la même semaine, un directeur d’école licencié parce que considéré comme trop exigeant et anxiogène par les parents.
Deux issues sont possibles, selon Philippe Favre :
L’une, pas forcément souhaitable : à un certain moment, vu que la mission de l’école est de seconder les parents dans l’éducation de leur enfant, on peut imaginer que les parents fassent le choix du type d’établissement dans lequel ils souhaitent inscrire leur enfant. C’est la solution qu’on voit se mettre en place là où se multiplient les écoles privées…
L’autre issue demande un vrai travail de pédagogie : rendre attentifs les nouveaux parents à la confusion qui peut exister entre le bien et le bien-être de son enfant. En lui épargnant tous les obstacles, on prend le risque de le priver d’un des plus grands bonheurs de l’existence : le dépassement de soi.
Travailler sa propre ingénierie pédagogique
Ce concept recouvre l’ensemble des choix, des moyens et des dispositifs, mis en œuvre par un enseignant dans sa classe pour que ses élèves apprennent. Et c’est le fil conducteur du livre où l’on découvre que s’il s’affranchit de la tétanie de ne pas suivre la ligne pédagogique du moment, chaque enseignant peut développer sa propre ingénierie pédagogique, en découvrant au passage que c’est là non seulement le cœur de son métier, mais ce qui en fait son intérêt.